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La politesse, l’intégrale !

64 ème leçon du Manuel d’Instruction Morale et Civique de F. Lechantre en 1920, elle est, je cite : « une qualité qui consiste à témoigner à nos semblables tous les égards qui peuvent leur faire plaisir. Il faut être poli dans son langage et dans ses manières, c’est-à-dire se montrer respectueux et obligeant envers tout le monde. La politesse rend la vertu plus aimable et cache pour ainsi dire les défauts. Au contraire, l’impolitesse gâte les plus belles vertus et froisse les gens bien élevés ». Cette leçon suit celle sur les injures et la tolérance, mais aussi celle sur la franchise… Il y aurait à redire de l’évolution de notre société et de la définition de la politesse de 1920 à nos jours….
Nous avons tous observé des gens « malpolis » ou « mal élevés » comme on dit. Parfois même l’avons-nous été nous-mêmes ? La réaction que nous avons est toujours l’incompréhension, voire la colère, envers ce type d’attitude. Pourquoi la politesse est-elle donc si importante à nos yeux ? Est-elle vraiment indispensable à la vie en société ?
« Bonjour », « s’il vous plaît », « merci », « pardon »… Que de considérations inutiles pour l’esprit de l’enfant qui ne comprend pas pourquoi il devrait s’imposer ces contraintes. Le devoir, pour un enfant, qu’est-ce que cela signifie ? Rien vraisemblablement. Le plus gênant, c’est lorsque devenu adulte, alors qu’il connaît ses droits et ses devoirs, il reste malgré tout impoli. Un petit effort personnel à faire ?

Les mots de la politesse sont essentiels mais la politesse c’est aussi des gestes, des façons de se comporter ; comme ne pas couper la parole… Cela s’apprend. C’est un ensemble de « règles du jeu » qui permettent de participer au jeu social. Ce que l’on dit n’est pas toujours le plus important ; c’est surtout la façon de le dire qui compte. Par exemple, demander à quelqu’un « comment ça va ? » lorsqu’on le croise le matin, c’est déjà agir socialement et créer du lien social… même si on a oublié que l’expression vient de « comment allez-vous à la selle ? » (autrement dit, est-ce que tout se passe bien quand vous allez aux toilettes ?).

Pourquoi apprendre la politesse dès le plus jeune âge ? Tout simplement pour donner une bonne image de soi et pour faire prendre conscience à l’enfant que « l’autre » existe ! L’apprentissage de l’altérité (l’existence de l’autre) est indispensable pour faire société.

« Je suis une partie de vous-même que vous ne connaissez pas encore… »

Lorsqu’on introduit sa carte bancaire dans un distributeur, on ne se sent pas obligé de lui dire « merci » lorsqu’il consent à nous délivrer quelques billets durement gagnés. Ce n’est qu’une machine. En revanche, la boulangère qui nous permet de croquer dans un croissant tout chaud n’en est pas une ! Alors, un être humain digne de ce nom entrera dans la boulangerie en disant « Bonjour » puis, s’approchant de la boulangère, formulera sa demande en ajoutant « s’il vous plaît ». En échange du croissant tant attendu, un « merci » conclura la scène.
Ceci dit, peut-on s’imaginer dire « merci » à une chose ? Il me semble que ce serait la moindre des choses de remercier la pomme de terre ! Quand on y pense, c’est en grande partie grâce à elle que les famines ont disparu d’Europe à partir du XVIII ème siècle et surtout au XIX ème siècle.
Ça fait réfléchir…
La suite très bientôt…
Les Sentiers de la Philosophie (juin 2015 – M. Desplancques – Collège Vauban Belfort)
2 ème partie – La politesse : toute une une histoire ?
Il parait essentiel de se demander comment on définit la politesse. C’est compliqué mais, si l’on se réfère à sa finalité et à son étymologie, on peut deviner qu’elle contient les mots « Polis » et « Polir ». Il n’est pas très risqué d’en conclure que la politesse a pour finalité de polir, c’est-à-dire de réduire le plus possible les aspérités de l’individu afin de lisser les rapports sociaux au sein de la Cité (Polis).
1. Après la Révolution Française, la politesse prend sa source dans la grande bourgeoisie…
De la courtoisie du Moyen-Age, dont le but, pour le chevalier, n’était pas que pécho…euh, je voulais dire pécher, avec sa courtisée, aux règles établies par la bourgeoisie au XIX ème siècle, la politesse qu’on peut aussi nommer dans cette partie le « savoir-vivre » a connu une histoire constituée d’un certain nombre de ruptures.
Le XVII ème siècle et encore plus le XVIII ème sont les apogées de la politesse « à la française ». En effet, à cette époque, les Français sont considérés comme les êtres les plus polis du monde. Non, je n’invente rien, même si c’est difficile à imaginer en regard de la situation actuelle…où des individus pourtant bien portants vont jusqu’à garer leur voiture sur des places réservées aux personnes handicapées !
Le XVIII ème siècle marque la première grande rupture. A la Cour du roi, « l’étiquette » regroupe tous les codes de la bienséance mais la Révolution Française, à partir de 1789, va vouloir détruire, entre autre, ces codes qui fleurent trop bon l’Ancien Régime ! Ainsi, les révolutionnaires y voient une grande hypocrisie dans les rapports et se veulent, en ces circonstances, trop honnêtes pour être polis ! Concrètement, c’est par exemple la fin du vouvoiement au nom du principe d’ Égalité ainsi que la disparition des « Messieur » et « Madame »…
Très vite, surtout après la chute de Robespierre et l’ instauration d’une République bourgeoise dès 1794, on assiste à un essoufflement de cette rupture. Cependant, le feu de paille a brûlé beaucoup de choses. On entre dans l’ âge d’or de la politesse bourgeoise, ultra codifiée. Les manuels de savoir-vivre vont connaître un engouement incroyable. Il faut dire que pour s’y retrouver dans les codes, il faut au moins un guide… Cette politesse bourgeoise se différencie très vite de celle, plus instinctive, du peuple. Par la suite, en parallèle du développement de la loi et du Code Civil (1804), la classe dirigeante va imposer à tous ces règles de bonne conduite. Le parallèle est encore vrai avec la justification de punitions ou de sanctions pour les manquements aux usages de bonne conduite. Le paroxysme de ce phénomène est symbolisé par le duel, parfois à mort, qui sanctionne une insulte faite à l’honneur d’une personne. Georges Clemenceau, avec douze duels à son actif, pourrait nous en parler longuement !(le dernier duel en France a eu lieu en 1967…).
2. Avec le XIX ème siècle, la politesse se complexifie…
La codification de la politesse prend des formes diverses. Par exemple, la manière de saluer devient tellement ritualisée au XIX ème siècle que sa complexité nécessite un apprentissage. Qui commence à saluer ? Comment salue-t-on dans tel endroit ? Comment saluer un homme ? Une femme ? Etc. A la fin du XIX ème siècle, le baise-main est instauré et suivra cette même logique : par exemple, on ne le pratique jamais avec une femme non mariée… Nous pourrions consacrer tout un paragraphe à la politesse à table (ne pas poser ses coudes sur la table, l’usage des différents couverts, ne pas parler la bouche pleine, etc).
On retrouve une grande codification également dans le vêtement à cette époque. La toilette est alors le révélateur de codes sociaux très affirmés. Chez Balzac, cela prend une forme presque obsessionnelle, notamment avec la théorisation de l’usage des gants ou des nœuds de cravate. Mais nous nous égarons un peu.
Les couches populaires, ou encore les paysans, ne sont pas (ou moins) concernés par ces codes ou ces rituels autour de la politesse. En revanche, par capillarité sociale – disons par une transmission lente issue d’une imitation – la politesse pénètre toute la population. Irions-nous jusqu’à y voir un effet de la démocratisation en France ? La politesse, peu à peu va devenir bien plus qu’un rituel, une vertu pour les plus modestes des citoyens. Nous en reparlerons ultérieurement…
Autre aspect sensible de la politesse : les rapports homme/femme. La supériorité physique (ben oui, pas la supériorité morale…) de l’homme s’affiche à travers certaines règles de politesse. Un exemple : si l’homme doit entrer le premier dans un restaurant ou un autre lieu de ce type, c’est pour s’assurer qu’aucun danger ne risque de surgir pour sa compagne. Le souci de protection est affirmé. Nous sommes là en présence d’une politesse anthropologique. Si on étudie le Code Napoléon de 1804, notre Code Civil, la femme du XIX ème siècle est considérée comme « incapable ». Pour elle, la politesse est plutôt une affaire d’interdits ou d’obligations de ne pas faire. Par exemple, elle ne doit pas intervenir dans les conversations politiques – même si de nombreux exemples montrent qu’elle ne respecte pas toujours cette convention… Il en va de même avec l’usage du tabac : symbole de virilité, il est considéré comme vulgaire lorsqu’il s’agit des femmes. Elles vont néanmoins s’autoriser à le consommer. Georges Sand et ses cigares en donne un exemple extrême…
3. Au XX ème siècle, plusieurs ruptures majeures dans la politesse…
La Guerre de 14-18 va marquer une nouvelle rupture ! Pour des raisons sociales et surtout économiques liées à la guerre, puis plus tard à la crise de 1929, la politesse change de visage. Elle était chronophage et concernait les classes aisées ; les gens n’ont plus envie de « perdre » de temps ni de dépenser beaucoup pour elle. Peut-être les atrocités de la guerre ont-elles aussi l’effet d’un électrochoc quant aux futilités que représentent les rituels de politesse ?
Le développement de l’automobile à cette période va se doubler d’une évolution dans les manières des automobilistes. L’homme (ou la femme) avec un volant entre les mains n’est-il pas le pendant urbain du chasseur avec son fusil ? Le comportement des usagers de la route va mettre à mal la courtoisie et la politesse ; les insultes et la violence vont devenir comme des rituels au volant ! Les femmes, du moins certaines d’entre-elles, s’y mettent progressivement… un effet pervers de l’égalitarisme (c’est un autre sujet…).
Les autres ruptures du XX ème siècle apparaissent d’abord après mai 68 et durant les années 1970. La politesse entre dans l’ordre des valeurs ringardes, au même titre que le respect des anciens, la société de consommation ou encore les contraintes morales liées à la sexualité… Quoi d’étonnant à constater que la raréfaction des usages de politesse dans la société puisse être attribuée à cette période. L’éducation des enfants devient plus libérale – laxiste ? – et les bonnes manières ne sont plus à la mode. On préfère la sincérité et la spontanéité aux codes établis et aux règles rigides. L’apprentissage de la politesse verticale, autoritaire, est abandonné au nom de l’épanouissement personnel de l’enfant, qui passe dès lors de « petit d’homme » à « petit homme »… La politesse est guillotinée par l’enfant-roi !
Avec les chocs pétroliers de 1973 et 1979, la crise économique et le chômage de masse qui voient le jour dans les années 1980, les valeurs libertaires des années 1960 et 1970 volent en éclat. Le monde n’a pas été changé par le libertarisme. Le sera-t-il par le libéralisme ? Je vous laisse à vos réflexions personnelles… En ce qui concerne notre sujet, il semble que les années 1980 voient le retour à un respect de valeurs de politesse peut-être plus qu’à un usage réel. Il faut dire que, pour certains aspects, la situation se complexifie. En effet, avec les mouvements féministes et les grands combats pour l’égalité, comment laisser une place à des usages tels que tenir la porte à une dame, ou lui laisser sa place dans les transports en commun ? Heureusement qu’il y a des femmes enceintes et des personnes âgées…
Et aujourd’hui ? La politesse est devenue un sujet conceptualisé par la philosophie et la sociologie. A l’ère d’internet, deux constats s’opposent. Le premier montre une « politesse mondialisée » qui naît progressivement de l’uniformisation des cultures véhiculée par les films et les séries qui se déroulent aux quatre coins du monde. Mais, et c’est inhérent à la perte de repères proches – en lien avec la mondialisation – on assiste à des résurgences de différences locales. On ne fait pas le même nombre de bises pour se dire bonjour à Lille et à Marseille, et, on ne se touche pas du tout dans la plupart des pays asiatiques…
Ça fait réfléchir…
La suite très bientôt…

Les Sentiers de la Philosophie (juin 2015 – M. Desplancques – Collège Vauban Belfort)
3 ème partie – La politesse : une vertu ?

La politesse est donc essentielle à la vie en société. Serait-elle une vertu, au même titre que le courage ou la fidélité ? Si elle en est une, alors serait-elle vertu première, à l’origine de toutes les autres ? On peut le penser. Cependant, en tant que vertu, elle n’est pas toujours la première chose qu’on constate chez un individu. Un nazi poli est avant tout un nazi. Ainsi, la politesse serait-elle une vertu de pure forme ou bien l’apparence d’une vertu ?

Ainsi, elle est une valeur ambigüe. Elle peut revêtir les meilleurs et les pires atours. Diderot évoque « la politesse insistante (ou insultante ?) des forts ». On pourrait aussi évoquer la condescendance de certains « puissants ». A l’inverse, que dire de la politesse obséquieuse des « petits ». Les personnages joués par Louis de Funès dans nombre de ses films en montre des exemples frappants. Dans « La folie des Grandeurs » il montre les deux aspects opposés !

Le salaud poli est donc toujours un salaud. Il l’est même encore plus à cause de son hypocrisie ou de son cynisme ! Il est inexcusable, car sa politesse lui vient de son éducation alors que celle-ci ne l’a pas empêché de devenir un salaud. Si l’on suit cet exemple, la politesse n’est pas une vertu. Peut-être ne devons-nous pas être dupes ?

Le nouveau-né ou le nourrisson ne sont pas vertueux, ils n’ont pas de morale, pas plus que le petit enfant. Paradoxalement, il faut leur apprendre l’interdit sans qu’ils aient de notion du « bien » et du « mal »… On le fait souvent au nom de l’hygiène ou du danger. (« Ne touche pas ça, c’est sale ! »). Le Bien ? Le Mal ? Quels concepts difficiles (impossibles) à définir. Alors, face à cette difficulté, la règle se suffit souvent à elle-même. Le fait précède alors le droit. Mais la question se pose tout de même : pourquoi ? Pourquoi ne pas couper la parole de quelqu’un ? Pourquoi ne pas dire de « gros mots » ? Par convention ? Plutôt par soumission… Pour le bien de l’autre plus que pour le sien…

Les « gros mots » ? C’est quoi au fait les « gros mots » ? L’expression vient simplement de « mots grossiers ». On dit aussi injures, insultes, jurons, etc. Il y a également le blasphème qui est une injure contre une religion, une divinité ou quelque chose de sacré… Ce sont des manières de pratiquer l’impolitesse parmi les plus violentes !

Kant nous dit que, quoi qu’il en soit, nous ne pourrions déduire ce qu’on doit faire de ce qui se fait. Et pourtant, l’enfant subit cela. Selon Kant, c’est l’éducation qui va jouer son rôle et transformer notre « animalité » en « humanité ». Ainsi, la politesse peut être considérée comme un sentier qui mène vers la morale. On passe de « ça ne se fait pas ! » à « cela ne doit pas se faire ! » ; le devoir moral apparaît clairement, alors que la politesse devient plutôt une éthique du comportement…

La morale devient, elle un savoir vivre de « soi à soi » qui transite par l’autre.

Ça fait réfléchir…
La suite très bientôt…

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4 ème partie – La morale commence-t-elle par la politesse ?

Aristote nous apprend que c’est en pratiquant des actions justes que l’on devient juste. Mais comment agir justement sans être juste ou sans en comprendre les tenants et les aboutissants ? Ce cercle vicieux explique en grande partie l’intervention d’une contrainte externe (les parents d’abord), comme pour la politesse. Une génération éduque l’autre…
Cette discipline avant tout familiale se présente d’abord comme une police ou parfois comme un « comité d’éthique ». La Bruyère dit : « la politesse fait apparaître l’homme extérieurement comme il devrait être intérieurement ». On est tout proche du faux-semblant et de l’hypocrisie, ce qui ne surprend pas de la part de ce moraliste du XVIIème siècle. Ainsi, dire « s’il vous plaît » ou « merci », c’est faire semblant d’être reconnaissant. Mais est-ce aussi faire semblant de reconnaître l’autre ?

Non, la politesse qui peut certes parfois (souvent) être hypocrite est néanmoins une reconnaissance de l’autre. Dire « bonjour », « s’il vous plait » ou « merci », c’est reconnaître l’altérité de la personne avec qui nous partageons un moment, dans une forme de respect. Plus que la simple tolérance ou l’indifférence (pas toujours bienveillante…) de notre « quotidienneté » (cette quotidienneté qui s’incarne dans le « on » et qui est consubstantielle du « Dasein » comme le dit si bien Heidegger (encore un nazi poli…) – ben oui, c’est pas d’moi, soyez un peu raisonnables – il s’agit bien cette fois de respect. Le respect est alors entendu comme la possibilité pour l’ « autre » de jouir du même statut, des mêmes droits et de la même considération que moi… Qu’il en profite bien car cela ne dure jamais longtemps…
L’ « autre » peut être un être aimé, une personne de notre entourage, ou bien quelqu’un qui nous est « utile » à un moment donné. Il faut entendre par « utile » ce que les philosophes utilitaristes anglais du XVIII ème siècle, avec Jérémy Bentham, ou du XIX ème siècle avec John Stuart Mill, (malgré des différences entre eux) ce qui est bon pour soi, ce qui maximise le bien-être d’une population. La politesse permet, au-delà de cette utilité, de reconnaître l’ « autre » de façon première, comme une individualité. En agissant ainsi, on reconnaît « l’autre » en tant qu’ « autre », pas comme quelqu’un qui doit nous servir ou nous doit un service contre rémunération. En entrant dans la boulangerie, dire « bonjour » à la boulangère c’est lui signifier que, pour vous, dès cet instant, elle existe en tant que personne.

On ne la réduit pas au service qu’elle nous rend,
pas plus qu’on ne la réduit au croissant qu’elle nous vend.

Dans combien de cas constate-t-on que les clients entrent dans la boutique sans dire « bonjour », commandent leur pain sans autre formule que « une baguette… ». Pourquoi préciser « s’il vous plaît » ? Elle ne va pas nous refuser cette baguette tout de même ! A quoi bon dire « merci » ? Je paie après tout ! Et enfin, pourquoi préciser « au revoir » qui signifie « au plaisir de vous revoir bientôt » ? Elle n’est pas toujours sympathique cette boulangère !
« Bonjour », même si l’on ne peut pas grand-chose à la qualité de la journée de « l’autre », c’est se soucier de l’autre en tant que notre semblable (ou notre égal, au choix…). On passe alors de l’indifférence, même bienveillante, au respect.
« S’il vous plaît » implique le respect de la volonté de l’autre, la reconnaissance de sa disponibilité. Le « Je veux » est alors conditionné par le bon vouloir de l’autre. Frustration ? Oui bien sûr, et indispensable de surcroît. Plus positivement, la satisfaction qui n’est pas immédiatement assouvie n’en est-elle pas plus appréciée ?
« Merci », enfin, est la reconnaissance du service rendu. Dans notre société où l’individu est avant tout un « homo consumericus », le fait de payer suffit largement à mesurer la qualité d’un service. Seulement, serions-nous capable de produire de nos propres mains une baguette de pain ou un croissant de la même qualité que ceux que l’on vient d’acheter ? Peu probable… Il en va de même pour la plupart des services que nos moyens financiers, notre besoin (souvent créé par la publicité…) de confort, ou parfois notre fainéantise nous incitent à nous offrir.

Enfin, « au revoir » est l’anticipation, si ce n’est d’un réel plaisir à revoir la boulangère, du moins à revivre ce moment d’échange à l’issue duquel on prendra du plaisir avec notre baguette ou notre croissant…
Ne pas réduire l’autre au service qu’il nous rend, ou pire, au produit qu’il nous vend ! Le garagiste, malgré ses tarifs élevés, n’est pas la voiture qu’il répare, pas plus que l’enseignant ne se réduit aux leçons qu’il oblige à apprendre. Ce sont des personnes avant tout ! La politesse aurait donc ce pouvoir de mettre en relief l’humanité de l’individu que l’on a en face de nous.

Ça fait réfléchir…
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5 ème partie – La politesse : pilier central de l’éducation ?

« C’est peine perdue que de parler de devoir aux enfants » nous dit Kant (Traité de Pédagogie, 1803). Une précision ? Kant n’a jamais eu d’enfant… Pour Rousseau, ce n’est pas mieux. Alors qu’il abandonne ses cinq enfants, il rédige un traité d’éducation : « Emile ou de l’Education »… Françoise Dolto aurait-elle eu autant de crédit si elle n’avait pas eu d’enfant ? Heureusement pour elle, Yvan Chrysostome (Carlos) ou encore Catherine Dolto donnent du crédit aux thèses de la pédiatre, du moins pour l’un des deux…

Ce serait donc uniquement par l’éducation qu’on apprend la politesse et, avant tout, par l’exemplarité… Je sais, ce n’est pas toujours simple b….. de m….. ! La politesse, comme la morale qui en découle s’apprend donc à la maison, à l’école et partout ailleurs. C’est un combat, une dure lutte de chaque jour pour faire intégrer aux enfants ces principes auxquels nous tenons tant. Cela s’apparente parfois à du dressage ! Michel Onfray dans « La Puissance d’Exister » parle du dressage neuronal indispensable afin que les enfants soient en position d’accéder à la raison, à la culture et à la philosophie. Pour sa part, André Comte-Sponville dans le « Petit Traité des Grandes Vertus » évoque lui aussi ce dressage lorsqu’il parle des méthodes éducatives qui mènent à la politesse… C’est par ce « dressage » neuronal et social qu’on apprend le respect ! On attend d’abord de nous d’être « correct », puis vient le style. Enfin, on atteint la vertu et le respect… avec le temps et la persévérance.
De dressage il est donc question. En effet, l’amour, indispensable à bien des égards, ne suffit pas pour élever des enfants ; pour les « bien élever » en tous cas… La politesse ne suffit pas non plus, mais il faut les deux ! Être « bien élevé », c’est d’abord, aux yeux des autres, être poli. En l’occurrence, les « autres » ne sont pas forcément aussi sévères avec eux-mêmes qu’ils le sont avec leur entourage. En effet, comme l’évoque très efficacement une scène du film d’Agnès Jaoui et JP Bacri, « Un Air de Famille », on peut être extrêmement impoli sans s’en rendre compte. La scène montre une mère qui reproche à sa fille de dire trop de gros mots alors qu’elle-même passe devant son propre fils sans lui dire « bonjour » pour ne se préoccuper que du sort d’un chien paralysé allongé sur un tapis… Bien qu’un peu exagéré, ce cas est très courant, surtout si on considère qu’une des pires impolitesses quotidiennes reste la parole coupée par l’individu qui agit comme si vous n’existiez pas. Vous voyez de qui je veux parler ?
Alain dit : « La politesse n’est qu’une gymnastique de l’expression ». Que dire alors de cette expression : « Trop poli pour être honnête » ? Que la politesse a ses limites. Certains sont totalement prisonniers de la politesse et confondent bienséance (jeu social) et hypocrisie, franchise et sans-gêne. Là, la politesse devient le contraire de l’authenticité et de la franchise. On pourrait imaginer que ceux qui se trouvent dans cette situation sont restés prisonniers des bonnes manières par « manque d’adolescence »… Pour ceux-là, une autre formule peut devenir une thérapie : « Trop honnête pour être poli ! » La politesse, si elle n’est pas tout-à-fait une vertu est au moins une qualité formelle :
« elle ne compte pour rien mais personne ne doit en être dispensé… »
Ça fait réfléchir…